Pourquoi l'Algérie déploie-t-elle des troupes au Niger ?

Défilé militaire lors de la célébration de l'anniversaire de l'indépendance de l'Algérie à Alger, Algérie le 5 juillet 2022.
Légende image, L'Algérie a décidé d'envoyer des troupes au Nord du Niger, une première depuis 1973.
    • Author, Abdou Aziz Diedhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Published
  • Temps de lecture: 8 min

Moins de trois mois après avoir livré des hélicoptères de guerre et avions de chasse au Niger, l'Algérie va déployer désormais des troupes au sol dans ce pays, membre de l'AES, l'Alliance des Etats du Sahel, avec lequel il partage environ 956 km de frontières.

Les troupes algériennes vont stationner au nord du pays, mais leur rôle exact n'est pas connu avec précision.

En effet, les deux chambres du Parlement, le Conseil de la nation et l'Assemblée populaire nationale ont approuvé dimanche 25 octobre l'envoi d'unités de l'Armée nationale populaire (ANP) au Niger.

Une décision qui marque un tournant historique majeur pour l'Algérie, eu égard à sa doctrine militaire qui interdisait jusque-là toute intervention militaire au-delà des frontières du pays.

Le vote des deux chambres du parlement algérien

L'Assemblée nationale populaire algérienne
Légende image, L'Assemblée nationale populaire (photo d'illustration) a autorisé l'envoi de troupes algériennes au Niger lors d'un vote le 25 octobre 2026.

''Les députés de l'Assemblée populaire nationale ont approuvé, à la majorité absolue, la notification adressée par le président de la République concernant l'envoi d'unités de l'Armée nationale populaire hors du territoire national (en République du Niger)'', a annoncé l'Assemblée populaire algérienne dans un communiqué.

Puis, les deux chambres du Parlement, le Conseil de la nation et l'Assemblée populaire nationale (APN), ont approuvé la notification du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, relative à l'envoi de troupes militaires au Niger.

Les parlementaires algériens étaient convoqués dimanche dernier pour une séance extraordinaire à huis clos afin d'examiner une demande du chef de l'État algérien visant à déployer des militaires dans le nord du Niger.

Le Conseil de la nation a approuvé la notification à l'unanimité.

Le vote a recueilli 148 voix favorables sur 148 votants, avec 131 membres présents et 17 procurations selon le communiqué de l'institution.

Le communiqué précise également que la Constitution algérienne exige pour cette procédure, l'approbation des deux tiers des membres du Conseil de la nation, soit 116 voix.

Pourquoi l'envoi de troupes au Niger constitue une décision historique majeure en Algérie

La décision de l'Algérie de déployer des troupes au Niger marque une évolution majeure de sa doctrine militaire, jusque-là fondée sur le principe de non-intervention hors de ses frontières.

La Constitution algérienne a toutefois été révisée en 2020, notamment à travers son article 91, qui autorise désormais l'envoi de troupes à l'étranger sous réserve d'une approbation à la majorité des deux tiers dans chacune des deux chambres du Parlement.

Le déploiement de troupes algériennes au Niger constitue, à cet égard, une décision inédite depuis 1973, lorsque l'armée algérienne avait participé à la guerre israélo-arabe d'octobre 1973 (guerre du Kippour), en déployant une unité blindée et trois escadrons aériens chargés de la défense du Caire.

Ce futur déploiement au Niger représente ainsi le premier engagement terrestre de cette nature depuis 1973, en dehors des missions menées sous l'égide des Nations unies.

Le choix du Niger et les objectifs visés par l'Algérie

Des soldats armés de la Garde nationale du Niger, portant des turbans contre la chaleur et la poussière, protègent un convoi traversant le désert du Sahara du nord du Niger vers la Libye.
Légende image, Le Niger et l'Algérie ont décidé de renforcer leur coopération militaire.
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Les parlementaires algériens ayant approuvé ce déploiement militaire ont invoqué la « protection des intérêts énergétiques » du pays ainsi que la mise en œuvre des dispositions de « l'accord bilatéral signé entre les deux pays frères et voisins ».

L'un des principaux enjeux concerne les activités de Sonatrach au Niger, notamment dans le secteur des hydrocarbures.

La compagnie pétrolière et gazière algérienne est présente dans le pays par l'intermédiaire de sa filiale internationale d'exploration et de production, SIPEX. Celle-ci est engagée dans l'exploitation du champ pétrolier de Kafra, situé dans le nord du Niger, à environ 85 kilomètres de la frontière algérienne, en partenariat avec la société nigérienne Sonidep.

Ces activités s'inscrivent dans le cadre d'un contrat de partage de production conclu avec le ministère nigérien du Pétrole en 2022.

Selon des estimations actualisées, les ressources du gisement dépasseraient 2,5 milliards de barils de pétrole, faisant de Kafra l'un des investissements les plus importants de Sonatrach à l'étranger.

Les deux pays sont également associés à d'autres projets énergétiques régionaux, notamment le gazoduc transsaharien (TSGP), destiné à acheminer le gaz nigérian vers le marché européen à travers le Niger et l'Algérie. Son coût est estimé entre 18 et 30 milliards de dollars.

Certains analystes considèrent d'ailleurs que le déploiement militaire algérien au Niger vise aussi à protéger ces intérêts stratégiques, alors que le Maroc poursuit son propre projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc avant son raccordement au réseau gazier européen via l'Espagne, sur un tracé d'environ 6 000 kilomètres le long de la façade atlantique.

Algérie-Niger: une coopération qui se renforce et se diversifie

Des hélicoptères militaires nigérians et tchadiens sont aperçus sur un tarmac à Diffa, dans le sud-est du Niger.
Légende image, L'Algérie a fourni au Niger, quatre hélocoptères de guerre et 4 aviosn de chasse.

L'envoi de troupes algériennes intervient dans un contexte de coopération renforcée entre l'Algérie et le Niger dans les domaines de la sécurité, de la défense et de l'énergie.

Le 9 août dernier, l'Algérie a remis quatre hélicoptères militaires aux forces armées nigériennes. À la fin du même mois, elle a également livré quatre avions de chasse Sukhoï-30 dans le cadre de son soutien à l'armée nigérienne à la suite de la tentative de coup d'État contre le régime de Niamey.

Réagissant à ce renforcement de la coopération militaire, le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, avait déclaré que les deux pays avaient profondément revu leur partenariat.

« L'Algérie dit aujourd'hui que la sécurité du Niger l'intéresse au plus haut point. Elle considère que tout ce qui peut contribuer à notre sécurité et à la promotion de notre souveraineté constitue également une priorité absolue », avait-il affirmé.

Début octobre, lors d'un échange avec les médias nationaux, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a assuré que son pays défendrait le Niger face aux menaces pesant sur sa stabilité.

« Nous protégerons le Niger quoi qu'il arrive », a-t-il déclaré, ajoutant que « certains pays, que je ne nommerai pas, ont conspiré contre le Niger. Nous nous tenons à ses côtés ».

Le président algérien a également évoqué les « intérêts communs » liant les deux pays ainsi que les accords conclus dans les secteurs du pétrole, des mines et d'autres domaines. « Puis quelqu'un vient tout remettre en cause du jour au lendemain. Il ne faut pas sous-estimer les choses à ce point. Nous sommes en mesure de défendre nos amis, mais aussi les intérêts que nous partageons », a-t-il ajouté.

Le 21 octobre, le chef d'état-major de l'Armée nationale populaire (ANP), le général d'armée Saïd Chanegriha, et le ministre d'État nigérien chargé de la Défense nationale, le général Salifou Mody, ont signé à Alger un protocole de coopération militaire dont les modalités n'ont pas été rendues publiques.

Réaction politique en Algérie

Réagissant au vote du Parlement algérien, Jil Jadid, un parti réformiste disposant de 3 sièges à l'Assemblée populaire nationale a demandé au gouvernement algérien de clarifier les limites de ce déploiement militaire au Niger.

''La stabilité de ce pays voisin revêt une importance particulière pour la sécurité de nos frontières, la coopération régionale et la préservation des intérêts économiques algériens'', mais ''cette nécessité ne saurait justifier un engagement militaire dépourvu de limites'' a déclaré ce parti dans un communiqué.

''La légitimité de l'objectif poursuivi ne dispense jamais de définir avec précision les moyens engagés, les limites de la mission et les conditions de son achèvement'' indique Jil Jadid qui précise que ''l'envoi de militaires hors du territoire national ne saurait être une décision automatique. Toute opération doit reposer sur des objectifs précis, une base juridique solide et une évaluation rigoureuse des risques''.

Algérie, une puissance militaire majeure en Afrique

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune (G) et le chef d'état-major général de l'Algérie Said Shankariha (D) lors du défilé militaire organisé à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance de l'Algérie à Alger, en Algérie, le 5 juillet 2022.
Légende image, L'Algérie est classée comme la 2eme puissance militaire en Afrique derrière l'Egypte.

L'Algérie figure parmi les principales puissances militaires du continent africain. Selon le classement 2025 de Global Firepower, elle occupe la deuxième place en Afrique derrière l'Égypte et le 26e rang mondial.

D'après cette même source, les forces armées algériennes comptent environ 255 000 militaires, dont 14 000 au sein de l'armée de l'air et 30 000 dans les forces navales.

Le pays dispose de 2 196 chars, 6 461 véhicules blindés, 450 pièces d'artillerie et 334 lance-roquettes. Son arsenal comprend également 201 navires de guerre et sous-marins, ainsi que 547 aéronefs et 273 hélicoptères militaires.

Sur le plan budgétaire, les dépenses militaires de l'Algérie sont estimées à environ 25 milliards de dollars. Son principal partenaire militaire demeure la Russie, également alliée des pays de l'Alliance des États du Sahel (AES), dont le Niger est membre.