La principale erreur qui a conduit à la Première Guerre mondiale et aux conflits au Moyen-Orient

    • Author, Muhammad Abdul Rauf
    • Reporting from, BBC Arabic
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Il y a environ 112 ans, une erreur de navigation commise par un guide touristique au sein d'un cortège a conduit à un attentat terroriste qui a dégénéré en une crise internationale, laquelle a ensuite débouché sur la Première Guerre mondiale.

Cette guerre a causé la mort d'environ 20 millions de personnes, entraîné l'effondrement de plusieurs empires et ouvert la voie à la création de nouveaux pays dans diverses régions du monde, notamment au Moyen-Orient.

La Première Guerre mondiale a duré plus de quatre ans. Au cours de cette période, de nombreuses batailles ont été livrées et de nombreux accords diplomatiques ont été conclus.

Comprendre comment ces événements se sont déroulés permettra d'expliquer les raisons de l'ordre politique actuel et la manière dont les frontières des pays que l'on connaît aujourd'hui ont été établies, en particulier au Moyen-Orient.

Assassinat de l'archiduc François-Ferdinand

En juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'Empire austro-hongrois (Habsbourg), se rendit à Sarajevo, capitale de la Bosnie, en compagnie de son épouse, la duchesse Sophie.

Au cours de cette visite, des nationalistes serbes de Bosnie, favorables au rattachement de la Bosnie à la Serbie, tentèrent de l'assassiner. Une première attaque échoua, bien que plusieurs membres de son entourage aient été blessés.

L'historien Christopher Clarke explique dans son ouvrage The Sleepwalkers: How Europe Went to War in 1914 qu'après avoir prononcé son discours, l'archiduc décida de rendre visite aux blessés à l'hôpital et d'annuler le reste de son programme.

Toutefois, les chauffeurs du cortège n'avaient pas été informés du changement d'itinéraire. La voiture de tête emprunta donc le parcours initial, tandis que celle transportant l'archiduc, son épouse et le gouverneur de Bosnie, Oskar Potiorek, la suivit.

Lorsque le gouverneur se rendit compte de l'erreur, il ordonna au chauffeur de faire demi-tour. Mais au moment où celui-ci ralentit pour changer de direction, la voiture s'immobilisa à proximité de Gavrilo Princip, l'un des conspirateurs qui avait déjà tenté d'assassiner l'archiduc plus tôt dans la matinée.

Princip ouvrit alors le feu sur l'archiduc et son épouse, les tuant tous les deux.

À la suite de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand, l'Empire austro-hongrois déclara la guerre à la Serbie le 28 juillet 1914. Les puissances européennes se divisèrent rapidement en deux camps : certaines soutenaient l'Empire austro-hongrois, tandis que d'autres appuyaient la Serbie, alliée de la Russie.

Pour de nombreux historiens, l'assassinat de François-Ferdinand ne constitue toutefois pas la cause profonde de la guerre. Il fut plutôt l'élément déclencheur d'un conflit que les grandes puissances européennes, déjà plongées dans de fortes rivalités politiques, militaires et diplomatiques, semblaient inévitablement destinées à mener.

Cette situation conduisit à la formation de deux grandes alliances. D'un côté se trouvaient les Alliés, composés notamment de la Russie, de la France et de la Grande-Bretagne. De l'autre figuraient les Empires centraux, dominés par l'Allemagne et l'Empire austro-hongrois.

Au fil du conflit, les États-Unis et l'Italie rejoignirent les Alliés, tandis que l'Empire ottoman s'allia aux Empires centraux. Cette évolution eut des conséquences majeures sur l'avenir du Moyen-Orient.

Comment les chars d'assaut ont changé le cours de la guerre

De la même manière que l'erreur d'itinéraire du cortège de l'archiduc François-Ferdinand facilita son assassinat, l'arrivée de navires de guerre allemands dans les eaux ottomanes contribua à l'entrée de l'Empire ottoman dans la Première Guerre mondiale.

Avant le déclenchement du conflit, les relations entre l'Empire ottoman et l'Allemagne s'étaient considérablement renforcées, ce qui inquiétait la Grande-Bretagne et les autres puissances européennes. Bien que certains responsables ottomans souhaitassent maintenir la neutralité du pays, le ministre de la Guerre, Enver Pacha, ainsi que plusieurs hauts dirigeants, étaient favorables à une alliance avec l'Allemagne.

Le 10 août 1914, l'Empire ottoman autorisa deux navires de guerre allemands à pénétrer dans ses eaux territoriales alors qu'ils étaient poursuivis par des bâtiments britanniques et français. Cette décision suscita la colère de Londres et de Paris.

Le gouvernement ottoman affirma avoir acquis ces navires auprès de l'Allemagne afin de remplacer ceux que la Grande-Bretagne avait refusé de lui livrer malgré un accord conclu entre les deux pays.

L'historien Eugene Rogan souligne que le gouvernement ottoman avait longtemps cherché à éviter d'entrer en guerre, mais qu'il finit par rejoindre le conflit en novembre 1914. L'Allemagne estimait que cette alliance lui serait favorable, notamment en raison de l'influence religieuse et politique exercée par l'Empire ottoman sur une partie du monde musulman vivant sous domination britannique et française.

« Le djihad organisé par les Allemands »

Après avoir déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, à la France et à la Russie, l'Empire ottoman mobilisa à la fois la politique et la religion pour justifier son engagement. Le sultan Mehmed V, qui ne détenait alors qu'un pouvoir limité, proclama le djihad contre les puissances qu'il présentait comme les ennemies de l'islam.

Cette proclamation intervint après que le cheikh al-Islam, Mustafa Hayri Efendi, la plus haute autorité religieuse de l'Empire ottoman, eut remis au souverain ce qui était présenté comme l'épée du prophète Mahomet (PSL).

Parallèlement, l'Allemagne lança une vaste campagne de propagande destinée à encourager les musulmans à mener le djihad contre les ennemis de l'Empire ottoman. En 1915, elle créa à Berlin l'Agence de presse orientale afin de diffuser des publications et des messages appelant les musulmans à soutenir cette guerre sainte.

À cette campagne participèrent des orientalistes allemands, rejoints par plusieurs intellectuels issus du monde musulman, parmi lesquels l'écrivain libanais Shakib Arslan et le penseur égyptien Abdel Aziz Jawish.

L'Allemagne autorisa également les prisonniers de guerre musulmans détenus dans ses camps à pratiquer librement leur religion et à recevoir une alimentation conforme à leurs prescriptions religieuses. Elle invita en outre plusieurs érudits musulmans à prêcher le djihad auprès de ces prisonniers.

Cette stratégie ne produisit toutefois pas les résultats escomptés. L'historien Tillman Lüdke, auteur de Jihad Made in Germany (« Le djihad allemand »), explique cet échec par le fait que les populations musulmanes vivant sous domination britannique et française ne disposaient ni des moyens militaires ni de l'organisation nécessaires pour se soulever contre les puissances coloniales.

Après cet échec, les Britanniques encouragèrent un autre mouvement destiné à affaiblir l'Empire ottoman : la révolte arabe, menée avec le soutien de nationalistes arabes et appuyée militairement par les Alliés.

La révolte arabe

Avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, plusieurs responsables politiques et intellectuels des provinces arabes de l'Empire ottoman espéraient que l'arrivée au pouvoir du Comité Union et Progrès permettrait le rétablissement d'un régime constitutionnel et le renforcement du Parlement, leur offrant ainsi une plus grande participation aux affaires de l'État.

Cependant, les relations entre les nouveaux dirigeants ottomans et une partie des élites arabes se détériorèrent rapidement. L'auteur libanais Asad Khalil Dagher attribue cette rupture à la politique de « turquisation » menée, selon lui, par les dirigeants du Comité Union et Progrès, qui privilégiaient les Turcs au détriment des autres peuples de l'Empire.

Au cours de la guerre, les tensions s'aggravèrent. En Syrie, plusieurs intellectuels et militants arabes furent exécutés en 1915 et en 1916, accusés de collaborer avec la Grande-Bretagne et la France, des accusations que leurs partisans contestèrent.

Dans le même temps, des contacts furent établis entre certains dirigeants arabes et les Alliés. Cette coopération débuta par une correspondance entre le chérif Hussein, émir de La Mecque, et Henry McMahon, haut-commissaire britannique en Égypte.

Dans ces échanges, Londres laissait entendre qu'elle reconnaîtrait l'indépendance des Arabes s'ils contribuaient à chasser les Ottomans des provinces arabes.

Selon cette correspondance, un futur État arabe dirigé par le chérif Hussein devait englober une grande partie des territoires arabes d'Asie, à l'exception de certaines régions d'Irak, du sud du Yémen et de territoires syriens dont le statut demeurait ambigu en raison des revendications françaises.

En juin 1916, la révolte arabe éclata dans le Hedjaz. Les forces fidèles au chérif Hussein, commandées notamment par ses fils Abdallah et Fayçal, affrontèrent les troupes ottomanes.

Les insurgés bénéficièrent d'un important soutien britannique, en particulier de l'officier Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie.

Lawrence accompagna les forces arabes dans plusieurs campagnes militaires qui les conduisirent jusqu'à Aqaba, puis vers Damas, après près de deux années de combats.

Le 1er octobre 1918, Fayçal entra à Damas à la suite de la victoire des forces britanniques et arabes sur l'armée ottomane. Cet événement nourrit l'espoir, chez de nombreux nationalistes arabes, de voir enfin naître un vaste État arabe indépendant.

Les promesses faites par la Grande-Bretagne au chérif Hussein étaient toutefois incompatibles avec d'autres engagements diplomatiques pris par Londres. Cette contradiction compromettait le projet de création d'un vaste État arabe.

L'accord Sykes-Picot

Avant la Première Guerre mondiale, le Moyen-Orient constituait déjà un espace de rivalité entre les grandes puissances coloniales, principalement la Grande-Bretagne, la France et la Russie.

Malgré leurs divergences, Londres et Paris coopéraient parfois afin d'empêcher la Russie d'étendre son influence sur les territoires de l'Empire ottoman, surnommé « l'homme malade de l'Europe » en raison de son déclin.

Après l'entrée en guerre de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, certains responsables britanniques et français commencèrent à envisager le partage des provinces arabes de l'Empire en cas de victoire alliée.

En 1916, alors que les Alliés n'étaient pas encore parvenus à vaincre l'Empire ottoman, la Grande-Bretagne avait repoussé une offensive contre le canal de Suez, mais avait subi un échec majeur lors de la campagne des Dardanelles (Gallipoli) ainsi que de lourdes pertes en Mésopotamie.

Malgré un conflit toujours en cours, Londres et Paris ouvrirent des négociations secrètes sur le sort des territoires ottomans après la guerre.

La France était représentée par le diplomate François-Georges Picot, tandis que la délégation britannique était conduite par Sir Mark Sykes.

Dans son ouvrage The First World War in the Middle East « La Première Guerre mondiale au Moyen-Orient », le chercheur Kristian Coates Ulrichsen souligne que ces négociations se déroulaient au même moment que la correspondance entre le chérif Hussein et Henry McMahon.

Après plusieurs mois de discussions, les deux puissances conclurent, en mai 1916, un accord secret connu sous le nom d'« accord Sykes-Picot ».

Cet accord prévoyait le partage des provinces arabes de l'Empire ottoman en zones d'influence britannique et française.

La Grande-Bretagne devait contrôler directement le sud de la Mésopotamie, notamment les régions de Bassora et de Bagdad, tout en exerçant une influence sur une vaste zone s'étendant jusqu'à la Palestine et à la Transjordanie.

La France devait administrer directement la côte syrienne et le Liban, tout en exerçant une influence sur l'intérieur de la Syrie ainsi que sur la région de Mossoul.

Les deux puissances convinrent également de placer la Palestine sous un régime international, une décision qui allait rapidement être remise en cause par un autre engagement britannique : la déclaration Balfour.

La déclaration Balfour et son impact sur le Moyen-Orient

A Jérusalem, une rue porte aujourd'hui le nom de Balfour. Pour certains Israéliens, elle rappelle un épisode fondateur de l'histoire de leur pays. Pour de nombreux Palestiniens, elle symbolise au contraire le début d'une profonde injustice historique.

Cette rue rend hommage à Arthur James Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, auteur de la célèbre déclaration publiée le 2 novembre 1917.

À la fin du XIXe siècle, le mouvement sioniste appelait les Juifs victimes de persécutions en Europe, notamment dans l'Empire russe, à établir un foyer national.

La Palestine n'était pas le seul territoire envisagé. D'autres projets furent étudiés, notamment en Argentine ou en Afrique de l'Est britannique (le « projet ougandais »). Mais la Palestine s'imposa progressivement en raison de son importance historique et religieuse dans le judaïsme.

A partir de la fin du XIXe siècle, l'immigration juive vers la Palestine augmenta progressivement, malgré les restrictions imposées par les autorités ottomanes sur l'acquisition de terres.

Le principal obstacle demeurait cependant démographique : la Palestine était déjà majoritairement peuplée d'Arabes.

En 1914, la population de la Palestine était estimée à environ 700 000 habitants, dont près de 85 % étaient arabes et environ 12 à 13 % juifs.

Dès avant la Première Guerre mondiale, plusieurs intellectuels et responsables arabes alertaient sur les conséquences politiques de cette immigration croissante.

Le 2 novembre 1917, alors que les troupes britanniques progressaient en Palestine, Arthur Balfour adressa une lettre à Lord Lionel Walter Rothschild, figure influente de la communauté juive britannique.

Dans cette lettre, connue sous le nom de déclaration Balfour, le gouvernement britannique affirmait soutenir l'établissement en Palestine d'un « foyer national pour le peuple juif », tout en précisant que rien ne devait porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives vivant dans le pays.

Le nouveau Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, l'armistice mit fin aux combats sur le front occidental. Les Alliés sortirent victorieux du conflit, tandis que les Empires allemand, austro-hongrois, ottoman et russe avaient disparu ou étaient en voie de disparition.

La guerre bouleversa profondément le Moyen-Orient. Les combats, les déplacements de population, les épidémies et les famines provoquèrent des centaines de milliers de morts. Au Liban, la grande famine de 1915-1918 aurait fait près de 200 000 victimes.

Les puissances belligérantes mobilisèrent également des centaines de milliers d'hommes issus du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord.

Près de 300 000 soldats originaires d'Algérie, du Maroc et de Tunisie combattirent dans l'armée française, et plus de 30 000 d'entre eux perdirent la vie.

Dans l'Empire ottoman, le service militaire fut rendu obligatoire, tandis qu'en Égypte, plusieurs centaines de milliers d'hommes furent recrutés au sein de l'Egyptian Labour Corps pour assurer le transport de matériel et la construction d'infrastructures militaires.

En 1919, les vainqueurs se réunirent à Paris afin de définir le nouvel ordre international.

La conférence aborda notamment la création de la Société des Nations, les réparations imposées à l'Allemagne, le démantèlement de l'Autriche-Hongrie et l'avenir des territoires de l'Empire ottoman.

Le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, défendu par le président américain Woodrow Wilson, fut également au cœur des discussions, même s'il ne fut appliqué que de manière limitée.

Le partage de l'Empire ottoman et la naissance du Moyen-Orient contemporain

Les grandes puissances décidèrent que le sort des provinces arabes de l'Empire ottoman serait réglé lors de conférences ultérieures, notamment celle de San Remo en 1920, sous l'autorité de la Société des Nations.

À l'issue de ces accords, l'Empire ottoman disparut progressivement. En 1923, la République de Turquie fut proclamée sous la direction de Mustafa Kemal Atatürk, dont les victoires militaires contre les armées grecques, françaises et arméniennes contribuèrent à fixer les frontières du nouvel État.

La quasi-totalité des provinces arabes de l'ancien Empire ottoman passèrent alors sous mandat britannique ou français.

En Syrie, les troupes françaises commandées par le général Henri Gouraud entrèrent à Damas en juillet 1920 après la bataille de Maysaloun, mettant fin au royaume arabe de Fayçal.

La même année, la France proclama la création du Grand Liban, regroupant le Mont-Liban, Beyrouth, Tripoli, Saïda et plusieurs autres territoires.

En Irak, la Grande-Bretagne installa Fayçal ben Hussein sur le trône en 1921. Le royaume d'Irak fut constitué autour des anciennes provinces ottomanes de Bassora, Bagdad et Mossoul. Londres rejeta également les revendications kurdes en faveur d'un État indépendant. La monarchie hachémite demeura au pouvoir jusqu'à la révolution de 1958.

Toujours en 1921, Abdullah ben Hussein fut placé par les Britanniques à la tête de l'émirat de Transjordanie, devenu par la suite le royaume hachémite de Jordanie.

La Palestine fut placée sous mandat britannique. Cette administration facilita l'immigration juive pendant plusieurs décennies, avant que Londres ne tente de la limiter à la fin des années 1930.

Après des années de tensions entre Arabes, Juifs et autorités britanniques, le Royaume-Uni mit fin à son mandat. En 1948, l'État d'Israël fut proclamé, déclenchant la première guerre israélo-arabe. Les Palestiniens désignent cet épisode sous le nom de Nakba (« la catastrophe »).

La plupart des frontières actuelles du Moyen-Orient sont directement issues des accords conclus pendant et après la Première Guerre mondiale. Plus d'un siècle plus tard, ces décisions continuent d'influencer la géopolitique et les conflits de la région.