Pourquoi le continent africain veut réinventer la gestion de ses déchets électroniques

Mark Oluoch, un travailleur du secteur des déchets électroniques chez Waste

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    • Author, Pamela Amunazo
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 5 min

La croissance rapide du numérique en Afrique s'accompagne d'une explosion des déchets électroniques. Plus de 2,5 millions de tonnes s'accumulent chaque année, un volume encore faible par habitant mais en forte hausse, alimenté notamment par les importations d'équipements usagés en provenance des pays industrialisés. Selon le rapport 2024 du Global e-waste monitor, qui souligne l'urgence d'agir face à l'augmentation alarmante des déchets d'équipements électriques et électroniques sur le continent.

Au Ghana par exemple, environ 150 000 tonnes de déchets électroniques étrangers entrent dans le pays chaque année, contre 52 000 tonnes générées localement, selon des chiffres de 2019, Selon un rapport du GAFI intitulé Blanchiment de capitaux générés par les crimes contre l'environnement, publié en 2021. L'Égypte, l'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Algérie et le Maroc figurent également parmi les principaux producteurs de déchets électroniques du continent.

Un secteur informel omniprésent

Dans plusieurs pays africains, jusqu'à 97 % des déchets électroniques sont collectés et traités par le secteur informel. Les méthodes utilisées sont le brûlage à l'air libre, la lixiviation chimique ou décapage acide qui entraînent la libération de substances toxiques telles que les dioxines, les furanes et les métaux lourds.

Ces pratiques ont des conséquences sanitaires documentées tels que les maladies respiratoires, les troubles neurologiques, les risques pour les femmes enceintes ainsi qu'une exposition accrue des enfants.

Mais, malgré ces dangers, fermer ces filières reste impensable pour de nombreux gouvernements : elles constituent une source de revenus pour des centaines de milliers de personnes. L'enjeu, selon plusieurs experts, est désormais de les intégrer dans un système plus sécurisé et mieux encadré.

Des recycleurs de déchets électroniques

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Une opportunité économique sous-exploitée

Les déchets électroniques représentent également une ressource importante. En 2022, la valeur potentielle des métaux contenus dans les déchets électroniques mondiaux était estimée à 91 milliards de dollars. Pourtant, seuls 28 milliards ont été réellement récupérés.

En Afrique, les pertes sont significatives : plus de 4 milliards de dollars de métaux ont été générés sous forme de déchets électroniques en 2022, tandis que seulement 22 % des volumes sont recyclés de manière formelle au niveau mondial.

Le coût environnemental et sanitaire est estimé à 1,8 milliard de dollars par an pour l'ensemble du continent selon le rapport de la Banque africaine de développement (BAD).

Des importations illégales persistantes

Selon des estimations récentes, environ 3,3 milliards de kilogrammes de déchets électroniques auraient été exportés illégalement vers l'Afrique, l'Amérique latine et les caraïbes en 2022, souvent dissimulés sous l'étiquette d'« équipements d'occasion à bas coût ». Malgré les conventions internationales, dont la Convention de Bâle, les sanctions restent limitées et les flux persistent, toujours selon la BAD.

Recyclage déchets électroniques

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Appel à un changement de modèle

Plusieurs options sont aujourd'hui mises en avant pour transformer la gestion des déchets électroniques entre autres : l'intégration du secteur informel via la formation, l'équipement et la traçabilité ; l'investissement dans des infrastructures de collecte et de démantèlement ; le renforcement de la Responsabilité élargie des producteurs (REP) ; l'harmonisation régionale des réglementations ; la mobilisation de financements publics et privés ; ainsi que développement d'outils numériques de suivi et d'éco-conception.

L'EACO mobilise en Afrique de l'Est

C'est dans ce contexte que l'East African Communications Organisation (EACO) multiplie les initiatives pour structurer une économie circulaire des déchets électroniques dans la région. L'organisation mise sur l'harmonisation réglementaire, la création de chaînes de valeur industrielles et l'innovation en matière de traçabilité.

Du 16 au 20 mars 2026, l'EACO et l'Autorité de régulation de la poste et des télécommunications de la RDC (ARPTC) ont organisé à Kinshasa le 8ᵉ Atelier régional de sensibilisation aux déchets électroniques, autour du thème :

« Construire une économie circulaire des déchets électroniques dans la région EACO ».

Les représentants d'une dizaine de pays membres ont discuté de la mise en place d'un cadre régional commun, aligné sur la stratégie 2026-2031.

Marché de téléphones usagés

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Un véritable défi pour la RDC

Ouvrant les travaux, Christian Katende, président de l'ARPTC, a souligné que les déchets électroniques représentent à la fois un risque environnemental et une « formidable opportunité économique et industrielle », si les filières sont correctement structurées.

Selon lui, les régulateurs doivent désormais intégrer la durabilité dans la gouvernance du secteur numérique :

« Nous ne régulons plus seulement des infrastructures ou des services. Nous régulons également l'impact environnemental de la révolution numérique. »

La ministre congolaise de l'Environnement, Marie Nyange Ndambo, a pour sa part insisté sur la nécessité d'éviter que la région ne devienne « un dépotoir technologique », appelant à une coopération renforcée.

Le ministre de l'Économie numérique, Augustin Kibassa, a rappelé que ces efforts s'inscrivent dans la vision nationale visant à faire de la RDC « une nation digitale d'ici 2030 ».

L'économie circulaire, une opportunité

Caroline Koech, directrice exécutive de l'EACO, a rappelé que la production mondiale de déchets électroniques devrait atteindre 82 milliards de kilogrammes en 2030. Elle estime que l'Afrique de l'Est dispose des moyens nécessaires pour structurer une filière circulaire viable. Selon elle, le rôle de la conférence de Kinshasa est avant tout de sensibiliser et de coordonner les efforts régionaux.

Si rien n'est fait, les déchets électroniques en Afrique pourraient augmenter de 50 % d'ici 2030, avec des conséquences potentiellement irréversibles. Mais selon plusieurs experts, le continent peut transformer cette menace en opportunité en créant des emplois spécialisés, en développant de nouvelles chaînes de valeur ainsi que la montée en puissance d'industries locales de recyclage et le renforcement de la coopération régionale.