Que révèle le sommet Africa Forward sur les relations entre Paris et l'Afrique francophone ?

Crédit photo, AFP via Getty Images
- Author, Mamadou Faye
- Role, BBC News Afrique
- Temps de lecture: 7 min
Dans un contexte de recul de son influence dans le Sahel, la France convie pour la première fois ses partenaires africains au Kenya, un pays anglophone. Ce sommet Africa Forward, qui regroupe plus de 30 dirigeants du continent à Nairobi depuis lundi, apparaît comme un symbole du repositionnement stratégique de la France en Afrique.
Une trentaine de dirigeants africains participent depuis ce lundi au sommet Africa Forward à une rencontre avec le président français, Emmanuel Macron, à Nairobi, la capitale du Kenya. C'est la première fois que la France convie ses homologues francophones du continent dans un pays anglophone.
Pourquoi le choix du Kenya ?

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Pour le ministre kenyan des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi, la tenue du sommet Africa Forward à Nairobi constitue à la fois "un message fort" et une opportunité pour le continent africain de redéfinir ses partenariats.
"Le fait que ce sommet se déroule dans un pays africain non francophone envoie un signal clair : nos engagements ne doivent pas être dictés par les langues officielles", a-t-il déclaré à la BBC. "C'est surtout une occasion pour l'Afrique de parler d'une seule voix, et ce sommet peut en être le point de départ."
Le chef de la diplomatie kényane souligne également la dimension stratégique des discussions engagées à Nairobi. "Les priorités sont claires : la paix et la sécurité d'abord, puis le développement de partenariats économiques entre l'Afrique, la France et le reste du monde", insiste-t-il.
Pour Gilles Yabi, analyste politique et président du think tank africain WATHI, ce sommet illustre surtout une transformation profonde des relations entre Paris et le continent africain, notamment avec l'Afrique francophone.
"Africa Forward traduit l'évolution des relations entre la France et l'Afrique. Le symbole est fort : pour la première fois, ce rendez-vous traditionnel entre le président français et ses homologues africains se tient dans un pays anglophone, sans héritage colonial français", analyse-t-il.
Selon lui, ce choix peut refléter "une certaine prise de distance" entre Paris et plusieurs pays francophones africains, même si la situation reste contrastée selon les États.
"Dans le Sahel, notamment au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, les relations avec la France sont marquées par une rupture ou de fortes tensions. Mais dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, les liens politiques, économiques et diplomatiques demeurent solides, parfois même très étroits", nuance le spécialiste du développement.
Pour Gilles Yabi, la tenue du sommet au Kenya traduit enfin une volonté française d'élargir son horizon africain. "Paris cherche désormais à s'adresser à l'ensemble du continent, en explorant de nouveaux partenariats et de nouveaux marchés", estime-t-il.
Le rebranding diplomatique de la France

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Confrontée à des relations de plus en plus tendues avec plusieurs pays africains, en particulier ceux de l'Alliance des États du Sahel, la France tente désormais de redéfinir son approche du continent. Paris cherche à changer de logiciel diplomatique, en rompant avec les schémas hérités de la "Françafrique" et en dépassant les frontières linguistiques qui ont longtemps structuré ses relations africaines.
Ce repositionnement s'incarne notamment dans le nouveau format du sommet Africa Forward, organisé pour la première fois dans un pays anglophone.
"On a souvent voulu renvoyer la France à un pré carré : l'Afrique française, l'Afrique francophone", a déclaré Emmanuel Macron samedi à Borg El Arab, près d'Alexandrie, alors qu'il se rendait à Nairobi.
Le président français a expliqué que ce changement de cap se traduisait aussi dans le choix du nom et du lieu du sommet. "Les anciens sommets France-Afrique se tiendront désormais à Nairobi sous l'appellation Africa Forward", a-t-il annoncé, voyant dans cette initiative "un clin d'œil à un continent aux mille langues".
Selon lui, le français conserve toutefois un rôle particulier en Afrique : celui d'une langue "d'échanges et d'unité", capable de traverser le multilinguisme africain et de faciliter les connexions entre les peuples du continent.
À Nairobi, les autorités kényanes saluent également cette volonté d'ouverture. Pour Musalia Mudavadi, le sommet représente "une occasion, pour le Kenya comme pour la France, de dépasser les barrières linguistiques", qu'il juge "artificielles".
"Nous avons longtemps catégorisé les pays comme anglophones, francophones ou lusophones. Mais ces classifications peuvent devenir un frein à une véritable intégration africaine", estime le chef de la diplomatie kényane.
Le partenariat économique comme stratégie

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Face à l'érosion de son influence politique dans plusieurs pays francophones, la France mise désormais sur l'économie pour redéfinir sa présence en Afrique. Objectif : conquérir de nouveaux marchés, sécuriser des partenariats stratégiques et s'ancrer dans les économies les plus dynamiques du continent.
À Nairobi, les discussions ont largement porté sur les nouveaux secteurs jugés porteurs par Paris et ses partenaires africains. Pour Musalia Mudavadi, l'heure est venue d'explorer des domaines longtemps sous-exploités.
"Nous devons développer de nouveaux secteurs qui n'ont pas été suffisamment valorisés jusqu'ici : l'économie bleue, les ressources naturelles ou encore une industrie manufacturière à forte valeur ajoutée en Afrique", a expliqué le chef de la diplomatie kényane.
Pour Gilles Yabi, ce recentrage économique traduit surtout une évolution pragmatique de la stratégie française sur le continent.
"Depuis plusieurs années, des pays comme l'Afrique du Sud ou le Nigeria sont devenus des partenaires commerciaux plus importants pour la France que certains États francophones, y compris la Côte d'Ivoire, pourtant première économie francophone d'Afrique de l'Ouest", souligne l'analyste.
Selon lui, le sommet Africa Forward reflète à la fois les tensions croissantes entre Paris et certaines anciennes colonies françaises, mais aussi une adaptation stratégique face aux nouvelles réalités économiques africaines.
"La France agit comme tout État qui cherche à anticiper et à défendre ses intérêts", estime-t-il. "Les institutions françaises ont depuis longtemps identifié le Nigeria, le Kenya ou encore l'Afrique du Sud comme des économies dynamiques et des marchés prometteurs pour les entreprises françaises."
Au-delà des marchés, les ressources naturelles demeurent également un enjeu central. Gilles Yabi rappelle que plusieurs grands groupes français sont déjà fortement impliqués dans des projets énergétiques et extractifs en Afrique anglophone et lusophone, notamment au Mozambique ou en Ouganda.
Pour le chercheur, ce repositionnement relève avant tout d'un "réalisme stratégique". Dans un contexte de concurrence mondiale accrue, la France - comme l'Europe - cherche à préserver ses intérêts face à la montée en puissance de nouveaux acteurs, notamment asiatiques, qui renforcent leur présence économique et diplomatique sur le continent africain.
Que peut-on attendre du sommet ?

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Avec plus de trente chefs d'État africains réunis aux côtés de grands patrons africains et français - parmi lesquels le milliardaire nigérian Aliko Dangote - le sommet Africa Forward dépasse largement le cadre diplomatique. Pour de nombreux observateurs, l'événement pourrait surtout servir de catalyseur à de nouveaux partenariats économiques et politiques sur le continent.
Pour Gilles Yabi, l'intérêt majeur du sommet réside avant tout dans les échanges qu'il rend possibles.
"Ce type de rencontre offre aux dirigeants africains l'occasion non seulement de dialoguer avec le président français, mais aussi d'échanger entre eux", souligne l'analyste. "Cela peut favoriser davantage de connexions entre pays francophones et anglophones."
Dans ce contexte, le dynamisme économique de l'Afrique de l'Est attire particulièrement l'attention des entreprises françaises en quête de nouveaux relais de croissance.
Mais pour Gilles Yabi, les États africains devraient également saisir cette opportunité pour renforcer les liens économiques intra-africains. Le chercheur regrette notamment que les sommets de ce type restent encore trop centrés sur les pouvoirs politiques et les grands groupes internationaux.
"Les dirigeants africains n'associent pas toujours suffisamment leurs petites, moyennes et grandes entreprises à ces rencontres, alors qu'elles pourraient justement s'ouvrir davantage aux autres marchés africains", observe-t-il.
Au-delà des discours officiels, Africa Forward se veut aussi un vaste espace de réseautage économique. Entrepreneurs français, investisseurs kenyans et acteurs économiques venus de toute l'Afrique y voient l'occasion de nouer des contacts et de bâtir de nouveaux partenariats.
"Ce qu'on attend surtout de ce sommet, ce sont des relations concrètes, des connexions d'affaires et des collaborations durables", résume Gilles Yabi.
Le sommet devrait également être marqué par plusieurs annonces politiques. Pour Emmanuel Macron, cette rencontre pourrait constituer l'une des dernières grandes tribunes africaines de son mandat.
Selon Gilles Yabi, le président français cherchera aussi à défendre son bilan sur la relation entre la France et l'Afrique, notamment sur les questions mémorielles, la restitution des œuvres culturelles africaines et les initiatives engagées autour de l'héritage colonial.

























