Une campagne en faveur de l'excision suscite l'indignation au Mali

    • Author, Patricia KOUAKAP
    • Role, BBC News Afrique
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  • Temps de lecture: 6 min

Alors que de nombreuses organisations de défense des droits des femmes militent pour l'abandon de l'excision, des hommes ont récemment initié une campagne visant à promouvoir ou à défendre cette pratique au Mali.

Menée principalement sur les réseaux sociaux, elle est intitulée « Oui à l'excision ». On y voit notamment des affiches, avec des visages connus, ou pas, présentant des hommes à priori associés à cette campagne.

Sur Facebook, plusieurs comptes soutiennent cette pratique. Un en particulier attire notre attention. À travers ses posts, vidéos, commentaires, il se positionne clairement en faveur de l'excision. Derrière ce compte, un internaute qui se définit comme étant un « prêcheur », résidant en Espagne: Koué Diakité. Quoi qu'il n'ait pas accepté de s'exprimer directement sur ses motivations, malgré nos tentatives, ses publications reflètent clairement son point de vue.

Selon lui, l'excision possède un fondement islamique reposant à la fois sur des hadiths reconnus par les savants classiques et sur les avis des quatre grandes écoles de jurisprudence sunnite. Il soutient que les écoles hanafite et malikite la considèrent comme recommandée, que l'école shaféite la juge obligatoire et que l'école hanbalite rapporte des avis divergents, allant de l'obligation à la simple recommandation.

Pour lui, les grands érudits de l'islam, tels qu'An-Nawawî et Ibn Hajar, n'ont pas remis en cause les textes invoqués sur cette question.

Des arguments rejetés par les défenseurs des droits des femmes

Face à l'ampleur que prennent ces publications sur les réseaux sociaux, les réactions ne tardent pas.

De nombreuses organisations de défense des droits des femmes et des acteurs de la société civile expriment leur indignation.

« Ce qui m'a préoccupée particulièrement, c'est le fait que cette campagne ait utilisé des codes de communication qui sont modernes, dans les réseaux sociaux, pour donner une sorte d'apparence de légitimité pour une pratique qui porte atteinte à l'intégrité physique des filles et des femmes », confie Zeinabou Tina Idé, Plaideuse et Défenseure des droits des femmes.

« Il n'y a strictement aucun bénéfice à pratiquer cet acte », ajoute-t-elle.

Des questions religieuses, culturelles ou traditionnelles sont notamment évoquées par les personnes en faveur de l'excision, pour justifier la nécessité de la faire perdurer.

Pour la plaideuse et défenseure des droits des femmes, aucun fondement ne saurait justifier cette pratique.

« Les mutilations génitales féminines (MGF) sont pratiquées dans des communautés musulmanes mais aussi chrétiennes et dans certaines communautés qui sont attachées aux traditions. Dans le monde religieux musulman, cela n'est pas vraiment recommandé. Al-Azhar, la plus haute autorité de l'Islam sunnite, a publié une fatwa disant que l'excision n'a aucun fondement religieux et constitue une agression contre la personne humaine. Cela veut dire qu'il y a un dialogue avec les responsables religieux qui est essentiel. », poursuit-elle.

Pour contrecarrer cette campagne sur la toile, d'autres affiches sont repartagées, avec des messages, cette fois-ci contre l'excision. « Non à l'excision », peut-on lire, et des slogans tels que « Protégeons les filles », « Ensemble mettons fin à l'excision au Mali ».

Une pétition est également lancée en ligne, pour l'interdiction nationale de l'excision dans le pays. De nombreux activistes et féministes appellent à une manifestation le samedi 22 août, pour une loi contre l'excision.

Un vide juridique autour de l'excision au Mali

Ces sorties et prises de position relancent le débat sur l'excision au Mali.

À ce jour, aucune loi n'interdit clairement cette pratique dans le pays.

« Il n'y a pas de loi qui parle expressément de l'excision, mais le code pénal dans son titre 2, parle des atteintes à la personne humaine et au genre. Et c'est dans ce titre-là que nous retrouvons, sous une autre forme, ces mutilations, parce qu'il y a un chapitre qui parle de violences et coups et blessures volontaires en raison du genre », explique Maître Saran Keïta Diakité, avocate inscrite au Barreau du Mali.

Jusqu'ici, les projets de loi visant à abolir cette pratique ont toujours connus des échecs.

Pour la juriste, cela est principalement dû au fort ancrage culturel et traditionnel du pays.

« Il y a les coutumes et la tradition qui sont là. Le Mali est un pays fortement islamisé. Donc, c'est ce qui fait qu'on n'ait pas de loi spécifique en la matière ».

Pour maître Keïta le traumatisme vécu par les victimes pourra fortement contribuer à abolir cette pratique.

« Les personnes qui ont été excisées ont vu toutes les difficultés liées à leur futur accouchement. Et quand on vit cela, on ne va jamais être d'accord qu'on excise sa fille ou qu'on excise sa petite fille ».

« Il faut éduquer et sensibiliser les familles et les communautés sur les conséquences réelles de l'excision. Et aussi, quelque chose qu'on ne dit pas souvent, c'est que la chirurgie réparatrice existe », renchérit Zeinabou.

Les mutilations génitales féminines, dont fait partie l'excision, désignent toutes les interventions consistant à retirer partiellement ou totalement des organes génitaux féminins, généralement sans justification médicale.

Des pratiques considérées par les Nations Unies comme néfastes, qui portent atteinte aux droits des filles et des femmes, et nuisent à leur bien-être.

« À court terme, les victimes peuvent avoir des hémorragies, des infections, des douleurs intenses, parfois pouvant mener à la mort. À long terme, des traumatismes, des douleurs chroniques, des complications liées à l'accouchement, l'infertilité. D'ailleurs, un gynécologue Burkinabé, le Pr Charlemagne Ouedraogo a donné l'exemple d'une femme excisée qui avait été obligée d'accoucher par voie de périnée et voie rectale, parce que son bébé devait se créer un chemin », relate Zeinabou Tina Idé.

À travers le monde, de nombreux activistes, défenseurs des droits des femmes et organisations continuent de mener le combat pour abolir l'excision, et punir sévèrement ceux qui la pratiquent et la défendent.

Pour Zeinabou, de nombreux pays sont à féliciter dans ce combat. Notamment la Gambie, où en 2024, une proposition de loi voulant faire abroger la loi de 2015 interdisant les Mutilations Génitales Féminines, invoquant des raisons de religion, culture et tradition a été rejetée par l'Assemblée nationale.

Un bon exemple que devrait suivre le Mali, et d'autres pays ne sanctionnant pas encore clairement cette pratique, selon elle.

Selon les Nations Unies, 89 % des femmes et filles âgées de 15 à 49 ans ont subi une mutilation génitale féminine au Mali.