Vous visualisez une version texte de ce site web qui utilise moins de données. Voir la version principale du site, avec toutes les images et vidéos.
Pourquoi le Japon a-t-il si peu de poubelles et pourtant ses rues restent-elles propres ?
- Author, Michelle Gross
- Role, BBC Travel*
- Published
- Temps de lecture: 5 min
Si vous passez une journée à explorer Tokyo, vous risquez de vous retrouver avec un gobelet de café vide, un emballage de sandwich aux œufs de chez 7-Eleven et un sentiment de perplexité grandissant. Le Japon est réputé pour sa propreté, mais pourquoi est-il si difficile de trouver une poubelle ?
Cette frustration a donné lieu à d'innombrables vidéos sur les réseaux sociaux montrant des touristes désemparés errant dans les rues impeccables à la recherche d'une poubelle.
Pourtant, la réponse est plus complexe qu'il n'y paraît.
"C'est un mélange complexe d'événements historiques, de phénomènes économiques et politiques, et de leurs divers effets sur les comportements individuels", explique Eiko Maruko Siniawer, professeure d'histoire au Williams College et auteure de *Waste: Consuming Postwar Japan*.
Le Japon n'a pas toujours été un pays sans poubelles. Siniawer considère mars 1995 comme un tournant majeur dans la culture des poubelles au Japon : c'est à cette date que des membres de la secte Aum Shinrikyo ont perpétré un attentat au gaz sarin sur trois lignes de métro de la capitale japonaise, en pleine heure de pointe matinale, faisant 14 morts et des milliers de blessés.
Suite à cet incident, les autorités ont fermé ou retiré les poubelles par mesure de précaution.
Les attentats terroristes qui ont suivi à travers le monde, notamment ceux du 11 septembre 2001 aux États-Unis, ont contribué au maintien de ces mesures.
Cependant, trente ans plus tard, la sécurité à elle seule n'explique ni le retour très rare des poubelles, ni le fait que le Japon demeure un pays remarquablement propre.
Au-delà du terrorisme
Le coût et la praticité expliquent en partie la situation.
Depuis les années 2000, certaines municipalités ont délibérément réduit le nombre de poubelles dans les rues, explique Aya Yoshida, de l'Institut national japonais d'études environnementales, afin d'inciter les habitants à emporter leurs déchets chez eux.
"À Kyoto, par exemple, le nombre de poubelles de rue a été réduit de plus de moitié (…) à partir de 2011, suite à des problèmes tels que le dépôt illégal de déchets ménagers et l'accumulation de détritus autour, qui ont fait grimper les coûts d'entretien et de gestion", ajoute Mme Yoshida.
Alors, pourquoi n'y a-t-il pas plus de déchets dans les rues ? Mme Yoshida souligne que la propreté du Japon ne doit pas être attribuée à un sens de l'ordre typiquement japonais.
La propreté des rues est aussi le fruit d'années de politiques publiques ciblées, insiste-t-elle.
"Pendant des décennies, les municipalités ont investi dans des campagnes de sensibilisation, l'éducation du public, le nettoyage des rues et des mesures d'aménagement du territoire visant à dissuader les gens de jeter leurs déchets n'importe où", conclut-elle.
Mais les normes sociales jouent également un rôle, souligne-t-il.
L'une d'elles est le meiwaku ou kakenai : l'idée d'éviter de déranger autrui.
Les habitudes quotidiennes sont aussi importantes : manger sur le pouce étant relativement rare, les gens ont tendance à produire moins de déchets lorsqu'ils sont en déplacement.
Les visiteurs
Les visiteurs, bien sûr, vivent la ville différemment.
Ils passent de longues journées à visiter, à acheter des boissons et des en-cas dans les supérettes, et sont bien plus susceptibles de se retrouver avec des déchets sans savoir où les jeter.
Et la rareté des poubelles accessibles peut être déroutante et frustrante pour les touristes au premier abord, explique Junko Yokoo, guide touristique basée au Japon.
Cependant, beaucoup s'adaptent rapidement.
"Au début, mes clients déplorent souvent le manque de poubelles, mais ils apprécient aussi de voir qu'il n'y a pas de déchets dans les rues et apprennent à adopter le principe 'à Rome, fais comme les Romains' — ou, dans ce cas, 'à Tokyo'", dit-elle.
Contrairement à ce que les visiteurs pourraient penser, les poubelles n'ont pas complètement disparu : il suffit de savoir où les trouver, ajoute Siniawer. "Les gares en sont toujours équipées, souvent sous forme de conteneurs transparents situés près des tourniquets, où ils peuvent être surveillés par le personnel ou les caméras de sécurité", précise-t-il.
Ce mois-ci, la gare de Shinjuku à Tokyo a lancé un projet pilote proposant une solution typiquement japonaise : des robots mobiles de collecte des déchets qui sillonnent la gare.
En attendant que ce type d'initiative se généralise, les visiteurs devront peut-être faire comme les Tokyoïtes depuis des années : garder leurs déchets jusqu'à trouver un endroit où les jeter.