Quand l'Espagne interdisait les esclaves wolofs, mandingues et musulmans en Amérique

    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Published
  • Temps de lecture: 12 min

En 1522, un jour de Noël, une révolte de grande ampleur éclate à Saint-Domingue dans la plantation de Diego Colomb, le fils de Christophe Colomb, vice-roi des Indes (Amérique).

La révolte est menée par des esclaves wolofs qui ont profité du jour de Noël, au moment où leurs maîtres et leurs familles étaient dans les églises pour les besoins des festivités religieuses du jour saint.

Les esclaves se soulevaient contre les traitements dont ils faisaient l'objet de la part de leurs maîtres dans les plantations.

Le soulèvement va toucher les plantations voisines. Des centaines d'autres esclaves de ces plantations se joignent aux mutins et affrontrent pendant plusieurs jours, les troupes des colons espagnols.

Entre 1522 et 1767, plusieurs autres révoltes de ce genre ont été menées par les esclaves dans de nombreuses plantations européennes en Amérique.

Beaucoup de ces révoltes, ont été l'œuvre des esclaves wolofs, mandingues et musulmans selon des publications d'historiens.

Saisie par les propriétaires de plantations, la couronne espagnole va émettre des décrets interdisant l'achat d'esclaves wolofs, mandingues et musulmans à cause de leur comportement jugé ''orgueilleux, désobéissants, fauteurs de troubles''.

Dans cet article, BBC News Afrique vous raconte certaines de ces révoltes et l'interdiction du commerce des esclaves wolofs, mandingues et musulmans avec l'éclairage d'un historien.

Jean-Pierre TARDIEU, est professeur émérite à l'Université de La Réunion.

Auteur de plusieurs livres sur la diaspora noire aux Amériques espagnoles coloniales, il a publié de nombreux articles et plusieurs livres dont un intitulé ''La résistance des esclaves musulmans dans l'Amérique des Habsbourg : naissance et développement d'un mythe''.

Joint par BBC News Afrique, l'historien explique que les révoltes des esclaves wolofs, mandingues et musulmans ne sont ''pas quelque chose qui a été éphémère''.

''C'est quelque chose qui a duré dans le temps avec moins d'intensité certes, à cause de la surveillance drastique dont ils ont fait l'objet, mais, ces révoltes ont quand même persisté'' indique-t-il.

Mais avant d'en venir à ces révoltes et aux décrets de la couronne espagnole qui tentaient de mettre fin à ces soulèvements, voyons d'abord, comment tout cela est arrivé.

Au départ, l'Espagne et le Portugal se voient confier le monde par le Pape

En 1493, le pape Alexandre VI de Borgia publie une bulle qui fixe une première ligne de démarcation de deux zones d'influence du pôle nord, au pôle sud, entre deux grandes puissances de l'époque, à savoir l'Espagne et le Portugal.

La ligne de démarcation est établie à 100 lieues des îles du Cap Vert (une lieue égale à 4 km),

La répartition du pape attribue tous les territoires situés à l'Est de cette ligne sous contrôle portugais, tandis que ceux situés à l'Ouest de cette démarcation sont placés sous le contrôle espagnol.

Bien avant cette répartition, ''il y avait déjà des expéditions portugaises qui se dirigeaient, vers l'Afrique et vers l'Afrique de l'Ouest, dans les années 1430-1440), ce qu'on appelait à cette époque la Guinée, un territoire qui allait de l'embouchure du fleuve Zanaga (fleuve Sénégal) jusqu'à la Guinée actuelle'' campe Jean-Pierre Tardieu.

Ayant mis les pieds les premiers sur cette partie de l'Afrique, les Portugais avaient de fait une exclusivité en matière commerciale avec la côte africaine.

Du commerce de la poudre d'or et d'autres produits au début, s'établit la traite des captifs entre la côte africaine et le Portugal via le port de Lagos, cette ville côtière historique située au sud du Portugal, où arrivaient les navires négriers, à ne pas confondre avec la capitale éponyme du Nigeria.

Quant à l'Espagne, elle se voit confier le nouveau monde "découvert" par le navigateur Christophe Colomb en 1492.

L'objectif du Pape qui a divisé le monde en deux parties, était de permettre à chaque empire, d'évangéliser les territoires placés sous son contrôle et non de développer un commerce d'esclaves selon Jean-Pierre Tardieu.

''L'unique motif était d'évangéliser les côtes africaines et l'intérieur si c'était possible''.

D'après l'historien français, les Portugais et les Espagnols ont mal interprété la mission qui leur avait été confiée.

Traite négrière : Des côtes africaines, à la péninsule ibérique

Ayant reçu du Pape, le contrôle des territoires situés à l'Est de la ligne de démarcation et donc la côte ouest africaine, le Portugal commençait à faire du commerce de la poudre d'or et d'autres produits, avant de se lancer sur la traite des captifs qui passaient par le port de Lagos (sud du Portugal).

L'Espagne en revanche, ne pouvait pas acquérir directement de captifs sur les côtes africaines à cause du monopole portugais.

Pour se fournir en captifs, l'Espagne devait se tourner vers le port de Lagos d'où une liaison routière a été établie avec la ville de Séville.

''Il y avait une route entre Lagos (Portugal) et Séville (Espagne) qui est devenu un port très important, le principal port pour les Indes comme on disait à cette époque-là de l'Amérique espagnole'' explique Jean-Pierre Tardieu.

''A Séville, il y avait un marché aux esclaves qui venaient de Lagos et parmi ces esclaves, il y avait des wolofs'', poursuit l'historien français, précisant avoir ''retrouvé les chiffres dans les archives provinciales de Séville'' de ces esclaves.

''Il y avait de nombreux Wolofs et des Mandingas (Mandingues) qui étaient achetés par des bourgeois, des artisans, des nobles'' renseigne Jean-Pierre Tardieu.

''Ces captifs servaient comme esclaves, soit dans les travaux des champs, soit comme personnel de service dans les maisons bourgeoises ou nobles de l'époque'' indique-t-il.

Et comme ''certains étaient musulmans, ces wolofs acceptaient souvent mal cette captivité car l'islam interdit la réduction d'un musulman à l'esclavage'', dit-il avant d'ajouter que l'Islam était déjà arrivé sur la côte africaine selon les récits fait par des navigateurs européens.

''Ces wolofs, mandingues et musulmans étaient souvent comme tous les esclaves maltraités selon les familles…ce qui les amenait à fuir. Ils étaient connus comme étant des gens rebelles déjà à Séville'' renseigne M. Tardieu.

De la découverte, à la conquête de l'Amérique

La découverte de l'Amérique en 1492 par Christophe Colomb va rebattre les cartes entre Portugais et Espagnols.

Après avoir mis les pieds en Amérique, les Espagnols ne tardèrent pas à entreprendre la conquête militaire de ce territoire nouvellement découvert et occupé par les Indiens.

Selon Jean-Pierre Tardieu, la conquête des Amériques espagnoles n'aurait pas pu se faire sans l'apport des conquérants, des ''hommes et entrepreneurs privés'' parce qu'il n'y ait pas d'armée d'État. ''Ça n'existait pas'', dit-il.

Les conquérants espagnols étaient souvent ''de petits nobles, des petits nobliaux qui avaient participé à la reconquête de l'Espagne en 1492 sur les musulmans qui occupaient une grande partie de l'Espagne pendant plus de sept siècles et avaient instauré le califat de Cordoue''.

''Les conquérants devaient eux-mêmes constituer leurs troupes à Séville, convaincre un certain nombre de leurs compatriotes et acheter des esclaves, les armes avec leurs propres moyens et signer un contrat avec la couronne selon lequel, s'ils découvraient quelque chose, cela passerait sous le pouvoir de la couronne espagnole'', soulign-t-il, insistant sur le fait que ''la couronne ne fournissait aucun moyen. Donc, c'étaient des conquêtes et des entreprises particulières''.

Dans les rangs des conquistadors espagnols, ''il y avait des esclaves noirs'' dit-il. Certains esclaves noirs ''avaient été admis aux dignités des conquérants, recevaient des titres en récompense de leur activité tellement ils étaient actifs dans la conquête''.

A la fin de la guerre de reconquête, certains conquérants sont partis en Amérique nouvellement découverte à titre personnel, car il n'y avait pas d'armée d'État.

Saint-Domingue, est la première île, occupée et colonisée par l'Espagne, Christophe Colomb et son fils l'amiral Colomb était vice-roi des Indes à cette époque-là.

Puis les îles de la Caraïbe ont été colonisées avant les territoires continentaux de Panama, du Pérou, du Mexique etc.

L'exploitation des nouvelles terres colonisées va bouleverser la traite négrière qui se développait entre les côtes africaines et la péninsule ibérique.

Les nouveaux maîtres de l'Amérique que certains esclaves ont aidé, ont senti le besoin de faire venir des esclaves noirs dans ces nouvelles terres où de nombreuses plantations de canne à sucre, de coton et de tabac ont créées.

Les esclaves Wolofs, mandingues et musulmans et les révoltes en Amérique

De la péninsule Ibérique, la route des esclaves est détournée vers l'Amérique, ce qui donnera lieu au commerce triangulaire.

On ne sait pas à partir de quand les premiers esclaves wolofs, mandingues sont arrivés en Amérique.

En revanche, la première révolte connue et documentée menée par des esclaves wolofs est celle qui a eu lieu à Noël 1522 à l'île Hispaniola (devenue Saint-Domingue).

Elle s'est produite à Saint-Domingue dans la plantation de Diégo Colomb, le fils de Christophe Colomb qui était vice-roi des Indes (Amérique).

Le fils du grand navigateur espagnol qui a "découvert" l'Amérique, avait des grandes propriétés sucrières, lui et les premiers administrateurs des territoires du Nouveau Monde.

''Ces grands propriétaires étaient des fonctionnaires de la colonie en quelque sorte'' explique Jean Pierre Tardieu.

''Les esclaves ont profité d'un Noël au moment où tout le monde était à l'église ou retenu par les offices chrétiens pour se révolter. Les Espagnols ne s'y attendaient pas du tout et ça a été dramatique'' mentionne-t-il .

''Les esclaves ont fui l'hacienda et ils ont essayé de contacter leurs camarades esclaves des autres propriétés avoisinantes. Il s'est formé une troupe assez importante et qui n'avait pas d'armes naturellement, mais ils se sont défendus.

''Ils attaquaient, se défendaient avec des piquets qu'ils taillaient et brûlaient la pointe pour en faire des espèces de javelots''.

Les affrontements avec les esclaves wolofs ont pris la tournure d'une ''mini croisade''.

''Les Espagnols attaquaient les musulmans avec des cris ''Santiago'' ! ''Santiago'' ! au nom de l'apôtre Saint-Jacques, le patron de Saint-Jacques de Compostelle qui est devenu le patron de l'Espagne durant la guerre de reconquête.

Les affrontements ont ''duré plusieurs jours, car les esclaves wolofs se défendaient avec acharnement et avec beaucoup de courage'' dit Jean-Pierre Tardieu.

Les révoltes de ce genre se sont produites dans plusieurs endroits dans les territoires espagnols en Amérique.

En 1767, des esclaves appartenant aux jésuites expulsés de leur propriété se sont soulevés contre ceux qui avaient acquis le domaine.

''Les acheteurs ont traité ces esclaves à la façon productiviste. Il fallait qu'ils produisent à un rendement intense. Donc, le rythme de travail a changé. Les esclaves se sont révoltés dans beaucoup de propriétés'' l'universitaire français indique.

''On trouve que parmi les dirigeants de ces révoltes locales, des gens qui disaient par exemple, ''nous sommes d'ici, c'est notre terre, nous avons travaillé ici, nous ne devons pas être vendus à l'extérieur, nous ne voulons pas qu'on nous sépare de nos enfants. Nous sommes chez nous ici''.

Et ''souvent parmi les dirigeants, il y avait des wolofs'' dit-il.

Les décrets de la couronne espagnole

''Nous savons ça parce que nous avons des chroniques écrites à cette époque, écrites par un des graveurs hollandais qui s'appelle Théodore de Bry qui a fait plusieurs recueils de gravures qui a édité sur l'Amérique latine, en particulier la conquête de l'Amérique latine et pas les Espagnols'' a-t-il précisé.

Il y a eu plusieurs autres révoltes de wolofs dans les îles par exemple à San Juan de Porto Rico.

''On a des textes et cela a suscité beaucoup de protestations, par exemple des colons de San Juan qui ont écrit à Charles Quint'', rappelle l'historien français,

Le 11 mai, 1526 Charles Quint, roi de Castille et d'Aragon, (roi d'Espagne) et empereur du Saint-Empire romain germanique, s'adresse aux fonctionnaires de la Casa de Séville, l'administration qui s'occupait de la colonisation des Amériques.

Il écrit ceci : ''Que l'on prend soin à la Casa de Séville de ce qui se passe aux Indes espagnoles, aucun esclave noir de ce qu'on appelle Jolofes (Wolof), ni de ceux qui qui seraient du Levant et de ceux que l'on n'aurait amenés de là-bas, ni aucun élevé avec des Maures, même s'ils sont de la côte des Noirs de Guinée sans une particulière et spéciale licence de notre part''.

''Le 2 juin 1532, la reine mère (de Charles Quint) reçoit une lettre de protestations qui provenait de San Juan de Porto Rico et d'autres lieux de la part de ses colons.

Ulcérés par les révoltes des esclaves wolofs, les colons espagnols adressent une lettre à sa majesté la reine mère : ''Nous supplions votre majesté, qu'elle veuille bien ordonner qu'à partir d'aujourd'hui n'entre plus dans cette île, des noirs Jolofes (wolofs) car comme ce sont des gens belliqueux et que chez eux, ils ne s'exercent à rien d'autre qu'à la guerre, nous craignons que si dans cette île (Porto Rico), quelques soulèvements de noirs se produisaient, les gens de cette nation (wolofs) en seraient les promoteurs''.

En réponse, la reine mère adresse une lettre aux officiers et fonctionnaires de la couronne, de la casa de contratation de Séville.

''J'ai été informée que de tous les préjudices qu'il y a eu dans l'île de San Juan, (Porto Rico) et d'autres îles lors du soulèvement des Noirs et des meurtres de chrétiens qu'il y a eu, les Noirs Jolofes qui s'y trouvent en ont été la cause. Car, ils sont comme on dit, orgueilleux, désobéissants, fauteurs de troubles, impénitents. Et que peu d'entre eux reçoivent des châtiments''.

Elle poursuit dans sa lettre en disant ceci : ''Et toujours, ce sont eux qui ont tenté de se soulever et ont commis d'autres délits lors du dit soulèvement comme en d'autres occasions et que ceux qui sont pacifiques et sont d'autres pays et de bonne mœurs, ils les attirent à eux. Et leur mauvaise manière de vivre. Selon Dieu, notre Seigneur est desservi et nos rentes reçoivent préjudice''.

Comprendre les raisons de ces révoltes

''Les révoltes des esclaves wolofs, mandingues et musulmans se sont toujours produites en Amérique à tel point que le terme ''mandinga'' était synonyme de diable ou de démon et de même que wolof'', fait remarquer Jean-Pierre Tardieu.

Selon Sylvianne Anna Diouf, Chercheuse invitée au Centre Ruth J. Simmons pour l'étude de l'esclavage et de la justice de l'Université Brown (États-Unis), les esclaves sénégambiens (wolofs et mandingues) représentaient 6 % des déportés, mais seraient responsables de 23 % des révoltes documentées sur les bateaux négriers.

Dans un ouvrage intitulé ''Servants of Allah: African Muslims Enslaved in the Americas (NYU Press, 2013), l'historienne franco-sénégalaise évoque les révoltes des esclaves wolofs et musulmans également en Amérique.

D'après elle, ''les Espagnols avaient peur que les musulmans convertissent les Indiens''.

En tant que musulmans, certains esclaves wolofs avaient la conviction qu'ils ne devraient pas être réduits en esclavage à cause de leur religion, car cela allait à l'encontre de la dignité d'un musulman estime pour sa part Jean-Pierre Tardieu.

Malgré l'interdiction de la couronne espagnole, les esclaves wolofs, mandingues, musulmans ont continué cependant d'affluer en Amérique pendant longtemps à cause de ''simulâcres de baptèmes'' organisés par les marchands d'esclaves dans les ports d'embarcation.

''On versait des sceaux d'eau aux captifs qui ne comprenaient rien et on disait qu'ils ont baptisés en leur donnant de nouveaux noms'' explique l'historien français, ce qui continuait à nourrir ce commerce.