C'est quoi la Charte du Mandé à laquelle fait référence l'avant-projet de révision de la constitution sénégalaise ?

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- Author, Abdou Aziz Diédhiou
- Role, BBC News Afrique
- Temps de lecture: 9 min
Le Président Bassirou Diomaye Faye a présenté récemment un avant-projet de loi visant une révision de la constitution sénégalaise.
Dans le préambule du nouveau texte constitutionnel soumis à l'appréciation des Sénégalais, figure une grande nouveauté. La référence à la Charte du Mandé remplace désormais la Déclaration de la Révolution française de 1789 qui figurait jusque-là dans les différents textes constitutionnels du Sénégal.
On lit désormais dans le nouveau texte ce qui suit : « PREAMBULE Le Peuple du Sénégal souverain, PROFONDEMENT attaché à ses valeurs culturelles fondamentales qui constituent le ciment de l'unité nationale ; CONSCIENT de son appartenance à la civilisation africaine qui, depuis la Charte du Mandé, proclame la sacralité de la vie humaine et l'harmonie entre l'homme, la nature et la communauté…
La référence à la Charte du Mandé marque une rupture et constitue une référence aux valeurs endogènes africaines.
C'est quoi la Charte du Mandé ?

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En 2009, l'UNESCO a inscrit la Charte du Mandé ou Charte de Kurukanfuga sur la liste du patrimoine de l'humanité.
La Charte de Kurukanfuga qui date de 1236 est l'une des plus anciennes constitutions au monde.
Elle est composée d'un préambule et de chapitres prônant notamment la paix sociale dans la diversité, l'inviolabilité de la personne humaine, l'éducation, l'intégrité de la patrie, la sécurité alimentaire, l'abolition de l'esclavage par la razzia, la liberté d'expression et d'entreprise (voir encadré).
Kurukanfuga est un lieu situé dans le cercle de Kangaba, région de Koulikorou (Mali).
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Au cours d'une réunion déroulée en 1236, des discussions entre notables et autres dignitaires des différents tribus venus des douze provinces de l'empire ont abouti à la proclamation d'une charte du bon vivre ensemble au sein de l'empire du Mali.
Selon les historiens, la Charte du Mandé est un ensemble de principes qui s'inspirent en partie des sept principes du serment des chasseurs de 1222.
Après sa victoire historique contre Soumaoro Kanté lors de la bataille de Kirina en 1235, Soundjata Keita convoqua une grande réunion à Kurukanfuga lit-on dans le document issu de l'atelier régional de concertation entre traditionalistes mandingues et communicateurs des Radios Rurales (Kankan du 02 au 12 mars 1998) au cours duquel, le texte de la Charte a été rassemblé.
''L'Assemblée était présidée par Samadi Bobo, roi des Bobos'' indique le texte qui précise que le ''premier acte de l'assemblée de Kurukan Fuga après le cérémonial d'ouverture fut le serment d'allégeance de douze chefs de provinces à Soundiata KEITA qui fut proclamé Empereur du grand manding''.
''Cette charte du XIII eme siècle proclamée par Soundjata Keita devait définir les règles de la vie sociale au sein de l'empire. Elle a été perpétuée pendant des siècles par les griots de façon orale jusqu'au XXeme siècle'' déclare Moussa F. Coulibaly, historien, ancien enseignant à l'Ecole Normale Supérieure de Bamako dans un entretien avec la DW en 2024.
''Après la victoire sur Soumaoro Kanté le roi du Soussou, les Mandinka ont voulu se retrouver entre eux, qu'ils soient mandika ou autres pour fixer certaines règles de conduite dans le pays, mais aussi pour créer une atmosphère d'entente dans l'empire entre les populations''.
''La Charte précise comment l'entente devait se faire, comment la société devait être régie par la suite et crée les conditions du bon vivre ensemble'' dans un empire marqué par ''l'inimitié entre les Mandika à la suite de la domination du Soussou ''.
Les articles de la Charte définissent les différents groupes sociaux, leur rôle dans la société et comment doit marcher la propriété par exemple et instaurent aussi le cousinage à plaisanterie entre certains groupes ethniques et au sein de l'ethnie entre les patronymes.
La Charte accorde des droits fondamentaux aux citoyens, aux femmes, y compris les esclaves.

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Comment la Charte du Mandé a été reconstituée ?
La charte du Mandé n'est pas une constitution écrite depuis 1236. Elle est le fruit d'un travail de transcription mené par des intellectuels, historiens et traditionnistes d'Afrique de l'Ouest réunis en 1998 en République de Guinée lors d'un atelier.
''A la faveur de l'atelier organisé par Intermédia Consultant S.A et la Radio Rurale de Guinée du 02 au 12 mars 1998 à Kankan (République de Guinée), les communicateurs des radios rurales de la sous –région Ouest Africaine ayant en commun les langues Bambara et Maninka, des chercheurs de Guinée et du Sénégal se sont penchés sur le rôle que les Nouvelles Technologie de l'Information pouvaient jouer en faveur du monde rural, a été évoqué la nécessité de l'archivage de la tradition orale'' lit-on dans le document issu de cet atelier.
C'est au cours de cette rencontre que les différents principes qui composent le texte législatif de la Charte de Kurukanfuga ont été rassemblés en texte.
Que nous dit la Charte du Mandé ?

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''Kurukan Fuga a posé les grands principes devant régir la vie du peuple manding dans toutes ses composantes et sur tous les aspects : organisationnel, économique, culturel, juridique, environnemental'', etc.
La charte de Kurukanfuga concerne l'organisation de la société, la division du travail, la gestion des conflits, l'hospitalité, la coexistence pacifique et la tolérance et comporte 44 articles.
''C'est une histoire racontée depuis le XIII -ème siècle, chantée par des générations de griots qui a donné lieu à des historiens 400 ans plus tard de coucher sur papier les principes moraux et politiques édictés par cette charte venue de l'époque de l'empire Mandingue'' explique Coulibaly.
''Beaucoup d'intellectuels africains et d'hommes politiques se servent de la charte du Mandé comme base de réflexion pour réinventer l'avenir de l'Afrique sur des valeurs endogènes'' soutient l'historien malien.
La Charte du Mandé fait-elle l'unanimité chez les historiens ?
Bien qu'inscrite par l'Unesco en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, la Charte du Mandé est contestée par certains historiens.
''Le problème est qu'elle n'a aucune consistance historique et résulte d'une série de confusions et de manipulations'' a estimé Francis Simonis, Maître de conférences,à l'université d'Aix-Marseille et spécialiste de l'histoire des sociétés mandingues en Afrique de l'Ouest.
Il est l'auteur, entre autres, de L'Afrique soudanaise au Moyen Age: Le temps des grands empires (Ghana, Mali, Songhaï).
Il estime que ''ce document (Charte du Mandé) a été fait au XXeme siècle''.
Les différents articles de la Charte du Mandé
DE L'ORGANISATION SOCIALE
Article 1 : La société du grand Mandé est divisée en seize (16) porteurs de carquois, cinq (5) classes de marabouts, quatre (4) classes de Nyamakalas (hommes de caste), une (1) classe de serfs (esclaves) (Mofé molu). Chacun de ces groupes a une activité et un rôle spécifiques.
Article 2 : Les Nyamakalas se doivent de dire la vérité aux chefs, d'être leurs conseillers et de défendre par le verbe les règles établies et l'ordre sur l'ensemble du royaume.
Article 3 : Les Morikandas lolu (les cinq classes de marabouts) sont nos maîtres et nos éducateurs en islam. Tout le monde leur doit respect et considération.
Article 4 : La société est divisée en classes d'âge. A la tête de chacune d'elles est élu un chef. Font partie de la classe d'âge, les personnes (hommes ou femmes) nées au cours d'une période de trois années consécutives. Les Kangbès (classe internationale entre les jeunes et les vieux) doivent être conviés à participer à la prise des grandes décisions concernant la société.
Article 5 : Chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique. En conséquence, toute tentation d'enlever la vie à son prochain est punie de la peine de mort.
Article 6 : Pour gagner la bataille de la prospérité, il est institué le Kön gbèn Wölö (un mode de surveillance) pour lutter contre la paresse et l'oisiveté.
Article 7 : Il est institué entre les Mandenkas, le Sanankuya (cousinage à plaisanterie) et le tanamanyoya (forme de totémisme). En conséquence, aucun différend né entre ces groupes ne doit dégénérer, le respect de l'autre étant la règle. Entre beaux-frères et belles-sœurs, entre grands parents et petits, la tolérance et le chahut doivent être le principe.
Article 8 : La Famille Keïta est désignée famille régnante sur l'empire.
Article 9 : L'éducation des enfants incombe à l'ensemble de la société. La puissance paternelle appartient en conséquence à tous.
Article 10 : Adressons-nous mutuellement les condoléances.
Article 11 : Quand votre femme ou votre enfant fuit, ne le poursuivez par chez le voisin.
Article 12 : La succession étant patrilinéaire, ne donnez jamais le pouvoir à un fils tant qu'un seul de ses pères vit. Ne donnez jamais le pouvoir à un mineur parce qu'il possède des liens.
Article 13 : N'offensez jamais les Nyaras.
Article 14 : N'offensez jamais les femmes, nos mères.
Article 15 : Ne portez jamais la main sur une femme mariée avant d'avoir fait intervenir sans succès son mari.
Article 16 : Les femmes, en plus de leurs occupations quotidiennes, doivent être associées à tous nos gouvernements.
Article 17 : Les mensonges qui ont vécu 40 ans doivent être considérés comme des vérités.
Article 18 : Respectons le droit d'aînesse.
Article 19 : Tout homme a deux beaux-parents : les parents de la fille que l'on n'a pas eue et la parole qu'on a prononcée sans contrainte aucune. On leur doit respect et considération.
Article 20 : Ne maltraitez pas les esclaves, accordez leur un jour de repos par semaine et faites en sorte qu'ils cessent le travail à des heures raisonnables. On est maître de l'esclave et non du sac qu'il porte.
Article 21 : Ne poursuivez pas de vos assiduités les épouses du chef, du voisin, du marabout, du féticheur, de l'ami et de l'associé.
Article 22 : La vanité est le signe de la faiblesse et l'humilité le signe de la grandeur.
Article 23 : Ne vous trahissez jamais entre vous. Respectez la parole d'honneur.
Article 24 : Ne faites jamais du tort aux étrangers.
Article 25 : Le chargé de mission ne risque rien au Mandé.
Article 26 : Le taureau confié ne doit pas diriger le parc.
Article 27 : La jeune fille peut être donnée en mariage dès qu'elle est pubère sans détermination d'âge. Le choix de ses parents doit être suivi quelque soit le nombre des candidats.
Article 28 : Le jeune homme peut se marier à partir de 20 ans.
Article 29 : La dot est fixée à 3 bovins : un pour la fille, deux pour son père et sa mère.
Article 30 : Venons en aide à ceux qui en ont besoin.
II. DES BIENS
Article 31 : Il y a cinq façons d'acquérir la propriété : l'achat, la donation, l'échange, le travail et la succession. Toute autre forme sans témoignage probant est équivoque.
Article 32 : Tout objet trouvé sans propriétaire connu ne devient propriété commune qu'au bout de 4 ans.
Article 33 : La quatrième mise bas d'une génisse confiée est la propriété du gardien.
Article 34 : Un bovin doit être échangé contre quatre moutons ou quatre chèvres.
Article 35 : Un œuf sur quatre est la propriété du gardien de la poule pondeuse.
Article 36 : Assouvir sa faim n'est pas de vol si on n'emporte rien dans son sac ou sa poche.
III. DE LA PRÉSERVATION DE LA NATURE
Article 37 : Fakombé est désigné chef des chasseurs. Il est chargé de préserver la brousse et ses habitants pour le bonheur de tous.
Article 38 : Avant de mettre le feu à la brousse ne regardez pas à terre, levez la tête en direction de la cime des arbres.
Article 39 : Les animaux domestiques doivent être attachés au moment des cultures, libérés après les récoltes. Le chien, le chat, le canard et la volaille ne sont pas soumis à cette mesure.
IV. DISPOSITIONS FINALES
Article 40 : Respectez la parenté, le mariage et le voisinage.
Article 41 : Tuez votre ennemi, ne l'humiliez pas.
Article 42 : Dans les grandes assemblées, contentez-vous de vos légitimes représentants et tolérez–vous les uns les autres.
Article 43 : Balla Fassèkè Kouyaté est désigné grand chef des cérémonies et médiateur principal du Mandé. Il est autorisé à plaisanter avec toutes les tribus, en priorité avec la famille royale.
Article 44 : Tous ceux qui enfreindront à ces règles seront punis. Chacun est chargé de l'application stricte de ces articles.

























