Pourquoi le JNIM change-t-il de stratégie au Sahel ? 2/2

Image d'archive de djihadistes au Mali
    • Author, Mina al-Lami
    • Role, Spécialiste des médias djihadistes
  • Published
  • Temps de lecture: 13 min

Le Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) a progressivement réduit les liens visibles avec Al-Qaïda en modifiant son image de marque, ses pratiques médiatiques et ses messages ; la dernière apparition de l'image de marque d'Al-Qaïda dans sa propagande remonte à fin 2024.

Dans la seconde aprtie de cette mini-série de deux articles, la BBC vous décortique ce qui semble être une stratégie en pleine mutation.

Les vidéos du groupe s'ouvraient sur un extrait audio classique du fondateur d'Al-Qaïda, Oussama ben Laden, prononçant sa célèbre promesse selon laquelle les États-Unis et leurs alliés ne connaîtraient jamais la sécurité ni la paix tant que les Palestiniens n'en bénéficieraient pas. S'ensuivait une séquence animée présentant les logos des branches médiatiques d'Al-Qaïda : al-Sahab (Al-Qaïda centrale) au centre, entouré d'al-Zallaqa (JNIM), d'al-Andalus (AQIM), d'al-Malahim (AQAP) et d'al-Kata'ib (al-Shabab).

Au-dessus des logos figuraient les mots « Qaedat al-Jihad » (Al-Qaïda), tandis qu'en dessous se trouvait le slogan « Ô Al-Aqsa, nous arrivons », un cri de guerre de longue date d'Al-Qaïda faisant référence à son objectif déclaré de « libérer la Palestine ». Certaines vidéos se terminaient également par une image de la mosquée Al-Aqsa et des références à sa « libération » future.

La même identité visuelle apparaissait dans les productions vidéo de la branche nord-africaine d'Al-Qaïda, AQMI – la branche d'Al-Qaïda la plus proche du JNIM –, tandis que le slogan « Ô Al-Aqsa, nous arrivons » figurait dans l'ensemble des médias d'Al-Qaïda. Ensemble, ces éléments projetaient une image d'unité et de cohésion au sein du réseau et situaient clairement le JNIM dans le cadre du projet mondial plus large d'Al-Qaïda.

Les anciennes vidéos de JNIM comportaient également régulièrement des extraits ou des messages de personnalités et d'idéologues de haut rang d'Al-Qaïda, notamment Ben Laden et son successeur, Ayman al-Zawahiri, ainsi que le chef d'AQMI, Abou Ubaydah Yusuf al-Annabi, et l'idéologue tunisien d'Al-Qaïda, Abou Ayyad al-Tunisi.

Les anciennes vidéos du JNIM comportaient régulièrement des messages de personnalités clés de la direction d'Al-Qaïda
Légende image, Les anciennes vidéos du JNIM comportaient régulièrement des messages de personnalités clés de la direction d'Al-Qaïda.

Une série de vidéos de 2023 intitulée « Positions pieuses », diffusée à l'occasion du ramadan, par exemple, mettait en avant des figures d'Al-Qaïda délivrant des messages en arabe. Cela contraste avec la série du ramadan du JNIM de cette année, qui mettait en scène des personnalités axées sur le Sahel s'exprimant dans les langues locales. Cette approche antérieure renforçait encore davantage l'identification du JNIM au mouvement plus large d'Al-Qaïda, plutôt que de le présenter avant tout comme un groupe axé sur le Sahel.

La dernière vidéo du JNIM à arborer pleinement l'image de marque d'Al-Qaïda a été publiée en octobre 2024.

Depuis lors, les vidéos du JNIM ne portent plus que l'image de marque du groupe et de sa branche médiatique, al-Zallaqa (logo ci-dessous), sans aucune référence visible à Al-Qaïda. Une personne ne connaissant pas le JNIM ne pourrait pas déduire, à partir des seules vidéos, qu'il s'agit d'une filiale d'Al-Qaïda.

Le logo d'al-Zallaqa, la branche médiatique du JNIM, apparaît désormais seul dans les vidéos du JNIM.
Légende image, Le logo d'al-Zallaqa, la branche médiatique du JNIM, apparaît désormais seul dans les vidéos du JNIM.

Lors d'une rare interview accordée le 1er août 2026, le chef du JNIM au Burkina Faso n'a lui non plus fait aucune référence à Al-Qaïda ni à son projet mondial. Contrairement aux précédentes interviews menées par le journaliste de France 24 Wassim Nasr auprès des dirigeants du JNIM et d'AQMI, qui les avait interrogés avec insistance sur leurs liens avec Al-Qaïda, ce dernier échange semblait étroitement contrôlé et a vraisemblablement été mené par un intervieweur du JNIM, ce qui a permis au groupe d'éviter complètement le sujet des liens avec Al-Qaïda.

Mettre fin aux déclarations communes et aux campagnes coordonnées

Logos de la branche médiatique d'AQMI (à gauche) et de celle du JNIM (à droite)
Légende image, Logos de la branche médiatique d'AQMI (à gauche) et de celle du JNIM (à droite)

Jusqu'à la fin de l'année 2024, le JNIM et sa branche la plus proche, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), basée en Algérie, publiaient régulièrement des communiqués conjoints sur des questions musulmanes plus générales, notamment les vœux à l'occasion de l'Aïd, les chefs djihadistes tués, les catastrophes naturelles et l'évolution de la situation en Afghanistan, à Gaza et en Syrie.

Leur image de marque commune soulignait leurs liens organisationnels étroits : l'AQMI est considérée comme la maison mère directe du JNIM.

La dernière déclaration conjointe du JNIM et d'AQMI a été publiée le 9 décembre 2024, lorsque les groupes ont félicité les rebelles syriens, pour la deuxième fois ce mois-là, d'avoir renversé Bachar al-Assad et ont exhorté les nouveaux dirigeants islamistes à instaurer la charia.

Jusqu'en décembre 2024, le JNIM et l'AQIM publiaient régulièrement des communiqués conjoints sur des questions d'ordre international.
Légende image, Jusqu'en décembre 2024, le JNIM et l'AQIM publiaient régulièrement des communiqués conjoints sur des questions d'ordre international.
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Depuis lors, AQMI a continué à publier de manière indépendante des communiqués sur des questions plus générales touchant le monde musulman, tandis que le JNIM ne s'est pas exprimé publiquement sur les événements au-delà du Sahel.

Le JNIM a également cessé depuis longtemps de participer aux campagnes plus larges d'Al-Qaïda. Il s'était auparavant associé à des initiatives telles que la campagne d'attaques de 2019 intitulée « Jérusalem ne sera pas judaïsée », ainsi qu'à la riposte coordonnée aux caricatures du prophète Mohamed en 2020-2021.

Considérés dans leur ensemble, ces changements suggèrent un effort délibéré de la part du JNIM pour réduire son association publique avec le discours général et les objectifs stratégiques d'Al-Qaïda, tout en renforçant son identité de plus en plus centrée sur le Sahel.

Néanmoins, les branches d'Al-Qaïda et les groupes médiatiques qui les soutiennent ont continué à faire l'éloge du JNIM et à mettre en avant ses « réalisations » dans leur propagande.

En mai 2026, par exemple, Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) a félicité le JNIM pour ses avancées territoriales au Mali en avril, prédisant qu'il suivrait les traces des talibans en Afghanistan. Il est à noter qu'AQAP a invoqué les talibans plutôt que le HTS en Syrie, ce qui reflète l'opposition d'Al-Qaïda au modèle islamiste plus « dilué » des dirigeants actuels de la Syrie.

De même, le magazine phare d'Al-Qaïda dans le sous-continent indien (AQIS) a, en mai et juin, largement mis en avant et salué les succès du JNIM au Mali, les présentant, aux côtés des « succès » d'Al-Shabab en Somalie, comme des exemples de progrès réalisés par des groupes djihadistes qui restent attachés à un régime fondé sur la charia.

Parallèlement, d'éminentes publications pro-Al-Qaïda continuent de mettre régulièrement en avant les attaques du JNIM, aux côtés de celles d'Al-Shabab en Somalie.

Des médias destinés aux populations locales

Depuis l'automne 2025, le JNIM diffuse des informations clés par le biais de canaux autres que sa branche médiatique officielle, al-Zallaqa, notamment concernant les barrages routiers, les avertissements adressés aux compagnies pétrolières et aux civils, ainsi que les prises d'otages.

Une grande partie de ces contenus portait la marque d'al-Fatah (ou al-Fathou), un organe de communication apparemment affilié mais non déclaré. Celui-ci a annoncé le siège de Bamako par le JNIM en avril 2026 et, fin 2025, a menacé les combattants de Donzo et les compagnies pétrolières, a rendu publiques des attaques contre des camions-citernes et a montré des journalistes maliens retenus en otages.

Plusieurs vidéos d'al-Fatah ont diffusé des messages en langue bambara d'Abu Hudhayfa al-Bambari (alias Bina Diarra), un responsable du JNIM, qui est également apparu dans des vidéos officielles du JNIM portant la marque de Zallaqa.

Al-Fatah, qui semble servir de porte-parole, est utilisé depuis 2025 pour diffuser des messages critiques.
Légende image, Al-Fatah, qui semble servir de porte-parole, est utilisé depuis 2025 pour diffuser des messages critiques.

Al-Fatah semble offrir au JNIM une tribune pour faire connaître ses activités qui touchent les civils et les communautés locales, notamment les blocus, les menaces et les prises d'otages.

Il pourrait également toucher plus efficacement les publics locaux. Contrairement aux publications d'al-Zallaqa, principalement en arabe – conformément à l'orientation arabophone de la propagande d'Al-Qaïda au sens large –, les contenus d'Al-Fatah sont généralement produits dans les langues locales, souvent sans traduction, et diffusés via des sources en ligne non officielles, notamment les réseaux sociaux, ainsi que, selon certaines informations, par le biais de canaux tels que WhatsApp.

Lors du blocus sur les carburants mené par le JNIM à l'automne, par exemple, al-Zallaqa s'est fait remarquablement discret, tandis que d'importants contenus non officiels circulaient localement, dont une grande partie sous la marque al-Fatah.

Al-Fatah pourrait ainsi à la fois renforcer la communication locale et créer une certaine distance entre l'appareil médiatique officiel du JNIM et les activités susceptibles de nuire à son image publique ou de s'aliéner les communautés.

Un autre organe de communication non officiel, mais moins en vue, est Minbar al-Bayan, qui a parfois été utilisé pour des actions de sensibilisation du public, notamment pour diffuser des messages adressés aux communautés gourmantche et kouroumba/foulce au Burkina Faso et aux religieux musulmans au Niger, ainsi que pour proférer des menaces à la suite de l'attaque perpétrée par le JNIM contre l'aéroport de Niamey en juin 2026.

Depuis 2025, Minbar al-Bayan a parfois servi à diffuser des messages du JNIM en temps opportun.
Légende image, Depuis 2025, Minbar al-Bayan a parfois servi à diffuser des messages du JNIM en temps opportun.

Toutefois, la nature exacte des liens entre ces médias non officiels et le JNIM, ainsi que les raisons qui justifient le maintien de plusieurs marques médiatiques, restent floues.

Utilisation de langues locales

L'évolution de l'utilisation de la langue par le JNIM dans sa propagande semble également refléter son orientation de plus en plus locale et régionale.

Par le passé, l'arabe dominait la production médiatique et les messages du JNIM, servant de lingua franca au mouvement djihadiste au sens large et permettant à sa propagande d'atteindre les partisans d'Al-Qaïda au-delà du Sahel. Même lorsque les vidéos étaient diffusées dans des langues locales, notamment le peul, elles comportaient souvent des sous-titres en arabe. Par exemple, une vidéo de novembre 2018 mettant en scène Amadou Koufa, figure de proue du JNIM, était diffusée en peul mais comportait des sous-titres en arabe et en anglais. Cette pratique s'est poursuivie au cours des années suivantes, les publications en langues locales étant généralement sous-titrées en arabe et, dans certains cas, en anglais ou en français.

Cette situation semble avoir considérablement évolué depuis au moins la fin de l'année 2025. Le JNIM et les médias qui lui servent de relais, mentionnés plus haut, diffusent de plus en plus de vidéos entièrement en langues locales, sans sous-titres en arabe ni dans aucune autre langue. Le peul reste prédominant, mais le bambara – la langue la plus parlée au Mali – est également de plus en plus présent.

Il convient notamment de noter que d'importantes vidéos officielles d'al-Zallaqa diffusées les 11 et 13 juin, dont une intitulée « Messages d'incitation », n'ont été publiées qu'en langues locales, sans traduction en arabe. Plus récemment, une vidéo marquante diffusée le 9 septembre mettait en scène un dirigeant du JNIM décrivant l'offensive menée par le groupe le 25 avril au Mali comme un « tournant » dans ses opérations et son avenir. La vidéo était en peul, là encore sans traduction en arabe.

Par exemple, alors que Mahmoud Bari, responsable du JNIM, avait délivré plusieurs messages au nom du groupe en arabe les années précédentes (voir ici et ici), depuis la fin de l'année dernière, il a proféré des menaces à l'encontre du gouvernement et des compagnies pétrolières en bambara, sans sous-titres en arabe.

Ce changement a été particulièrement flagrant pendant le ramadan de cette année, lorsque le JNIM a diffusé 30 sermons vidéo en six langues. Seuls quatre étaient en arabe, contre 18 en peul, tandis que le tamasheq, le haoussa, le songhaï et le bambara étaient également représentés. Aucun de ces sermons non arabophones n'était accompagné d'une traduction ou de sous-titres en arabe. Cela contrastait avec la propagande du JNIM pendant le ramadan de l'année précédente, largement axée sur l'arabe.

Au cours du ramadan 2026, le JNIM a diffusé des vidéos thématiques, principalement dans les langues locales et sans sous-titres.
Légende image, Au cours du ramadan 2026, le JNIM a diffusé des vidéos thématiques, principalement dans les langues locales et sans sous-titres.

Le langage à lui seul ne suffit pas à établir un affaiblissement des liens entre le JNIM et Al-Qaïda. Cependant, le fait qu'il soit de moins en moins nécessaire de rendre sa propagande accessible à un public djihadiste arabophone s'inscrit dans une évolution plus large de son discours.

Dans certains messages, le JNIM semble de plus en plus s'adresser avant tout aux communautés du Mali et du Sahel au sens large, en abordant les revendications et les préoccupations locales ou en proférant des menaces à l'encontre des forces et des communautés locales, plutôt que de chercher à atteindre le public mondial d'Al-Qaïda. Cela renforce ses efforts pour se présenter comme un acteur ancré dans la région, plutôt que principalement comme la branche sahélienne d'un projet djihadiste mondial.

Suivre les pas de HTS ou les conseils de AQMI ?

En 2012, le chef d'AQMI au Mali a appelé les commandants djihadistes à faire preuve de pragmatisme.
Légende image, En 2012, le chef d'AQMI au Mali a appelé les commandants djihadistes à faire preuve de pragmatisme.

La stratégie actuelle du JNIM pourrait faire écho au pragmatisme adopté par le HTS en Syrie, notamment son rapprochement avec la Russie, adversaire clé, alors que les forces rebelles dirigées par le HTS avançaient sur Damas, ce qui a contribué à ouvrir la voie à son accession au pouvoir fin 2024. Mais bon nombre des principes que le JNIM applique aujourd'hui ressemblent également étroitement aux directives d'Al-Qaïda publiées il y a plus d'une décennie.

La conduite du JNIM reflète de plus en plus une feuille de route établie en 2012 par le défunt chef d'AQMI, Abdelmalek Droukdel (alias Abou Musab Abd al-Wadud), lorsque les djihadistes avaient pour la dernière fois conquis un territoire important dans le nord du Mali.

Dans des directives détaillées adressées aux commandants d'Al-Qaïda dans le pays, Droukdel affirmait que le succès ne dépendait pas d'une rigidité idéologique, mais de la patience, du pragmatisme et d'une approche progressive. Il exhortait les djihadistes à travailler en étroite collaboration avec leurs alliés locaux, en particulier les séparatistes touaregs (les précurseurs du FLA), à éviter de leur imposer des exigences idéologiques irréalistes et à maintenir un front uni contre leurs adversaires communs. Il mettait également en garde contre toute précipitation dans l'imposition d'une charia stricte ou dans l'application de mesures susceptibles d'aliéner les communautés locales, préconisant au contraire une approche progressive qui empêcherait l'opinion publique de se retourner contre les djihadistes.

Droukdel a également souligné l'importance de rassurer les États voisins et les acteurs internationaux afin d'éviter de provoquer une intervention militaire avant que le projet n'ait consolidé sa position. Plus frappant encore, il a conseillé aux djihadistes de faire profil bas et de laisser leurs alliés touaregs devenir le visage public tant de la rébellion que de toute future administration gouvernementale. Il a même recommandé de leur confier des portefeuilles tournés vers l'extérieur, tels que le ministère des Affaires étrangères, afin de tirer parti de la légitimité et de la sympathie dont ils pourraient bénéficier au niveau international. Ces directives appelaient explicitement les djihadistes à « se fondre dans la masse », à minimiser le rôle d'Al-Qaïda et à éviter d'attirer l'attention sur leurs liens avec le mouvement djihadiste mondial au sens large.

Les directives de Droukdel ont été republiées et saluées dans le magazine d'AQIS de juin 2026, dans le contexte des récents succès militaires du JNIM, le magazine les décrivant comme un rappel du « plan de réussite » d'AQMI.

Mais les directives d'AQMI de 2012 n'envisageaient pas de changement d'idéologie ni d'objectifs à long terme. Elles prônaient plutôt la patience stratégique et un pragmatisme sélectif tant que les djihadistes restaient vulnérables et cherchaient à consolider leur autorité. La retenue, le compromis et la minimisation des liens avec Al-Qaïda étaient présentés comme des nécessités tactiques durant cette phase, et non comme un abandon du projet global, les djihadistes étant potentiellement en mesure de poursuivre leurs objectifs de manière plus affirmée une fois leur position consolidée.

De nombreux aspects de l'approche actuelle du JNIM, notamment son partenariat avec les acteurs touaregs, sa rhétorique modérée, l'accent mis sur les revendications locales et ses messages répétés visant à rassurer ses adversaires potentiels, semblent globalement s'inscrire dans cette vision.